Victor, vieux garçon qui vit avec une mère exténuée, presqu’un légume, travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional. Le Cassetin, c’est le bureau des correcteurs, où il œuvre. Son vrai métier, ouvrier typographe, a disparu avec les lettres de plomb qu’il fallait aligner à l’envers.
A quelque temps de la retraite, Victor fait figure de dinosaure ou de témoin de l’évolution rapide des techniques de l’imprimerie. On est passé en quelques années de la mécanisation à l’informatique et au tout numérique… Pourtant, l’esprit des ouvriers du livre demeure. Bernard-Maugiron fait dire à son narrateur : On a toujours été solidaires même si on aimait bien rester entre nous, traditionnellement, les rotos étaient plutôt cocos, les typos gauchos, les correcteurs anarchos, alors souvent, ça fritait lors des réunions d’équipe ou des tasses syndicales ». État d’esprit qui paraît contradictoire quand la gouaille populaire se lie avec la plus grande rigueur syntaxique pour le respect du journal, de ses lecteurs et de la langue.
Victor a composé les textes des autres, et paraît incapable d’écrire ses souvenirs à la demande de Madeleine qui veut les publier dans le bulletin professionnel. Chaque chapitre semble un éternel recommencement avec la même première phrase : « Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional ». La mémoire s’étiole. Victor a de plus en plus de difficulté à mobiliser ses souvenirs. Il y a des scènes drôles, alors qu’il est responsable des petites annonces, avec des coquilles qui transforment une annonce nécrologique en moments hilarants, parce qu’avec un R de trop, la regrettée Mme Lacotte devint Mme Lacrotte : « En tous cas, ça a fait du foin, le lendemain, j’étais convoqué au bureau de Germaine… », dit-il.
On assiste à cette vie atone, bousculée par les évolutions : « A chaque changement de système de fabrication, du plomb à la photocomposition à l’informatique, il y a des plans sociaux et c’est la moitié des ouvriers qui partent. Bientôt il n’y aura plus que des machines qui travaillent toutes seules. De toutes façons, comme les gens lisent de moins en moins de journaux et les jeunes plus du tout, tôt ou tard on est condamné à disparaître. Alors, autant partir de soi-même que d’être fichu à la porte », avoue-t-il. A cet effondrement s’ajoute la folie qui rassemble en fin de compte des multiples incohérences qui s’amplifient avec le temps.
Ce premier roman de Jean Bernard-Maugeron décrit en noir et blanc un monde interdit à la lumière, aux couleurs de la vie. Le plomb y règne finalement.
J’aime beaucoup Alix de Saint-André. Son premier roman écrit pour se désintoxiquer de l’éducation reçue chez les sœurs (L’Ange et le réservoir de liquide à freins), un polard, m’avait enchanté. De même, Papa est au Panthéon ou les Archives des anges furent deux livres qui marquent. Car Alix de Saint-André a un style, une voix, un regard très humain et un humour qui fait mouche. Elle est truculente, vive, catho décomplexée, assumée. Un régal. Avec En avant route ! –un titre emprunté à Rimbaud, elle raconte ses deux pèlerinages à Saint Jacques de Compostelle.
La Première partie, « Bécassine chez les pèlerins » est attachante voire édifiante car dans une telle marche, on sort transformé malgré soi, malgré les transformations imaginées ; « Le chemin ne nous laisse aucune tranquillité, écrit-elle. Non seulement ça monte et ça descend, mais ça passe du paysage sublime au dépôt d’ordures, de la vision de champs immenses à la traversée d’usines désaffectées, de petits chemins qui sentent la noisette à d’ingrats trottoirs longeant des autoroutes où des camions lancés à toute vitesse klaxonnent comme des furieux, de cols vertigineux et givrés aux plaines ardentes et desséchées, de clochers carillonnant en éoliennes grinçantes, voilà le gueule du chemin : jamais le temps de s’habituer ! Et tous les jours, il nous invente un nouveau moyen de nous flinguer. » On marche, on prie : « Petit calcul : 30 minutes pour 150 Ave Maria = 5 Ave par minute ». On s’arrête dans les églises pour allumer un cierge, dans les PMU pour boire une bière (et comme elle aime la bière, Alix de Saint-André !), on passe d’étape en étape, de gîte en gîte où il faut choisir le lit superposé : en haut on fait tout tomber, en bas on est sûr de se cogner. Il y a là les ronfleurs, les causeurs, les concentrés, chacun avec sa petite histoire qui alourdit le sac à dos, ses bobos qui pèsent sur les reins et engourdi les pieds. Les pieds ! Le premier souci du marcheur. On voit un homme emmené d’urgence à l’hôpital pour cause d’ampoules trop douloureuses.
« Et Dieu dans tout ça ? Ma mère s’imaginais que nous marchions tous derrière un curé en mâchouillant des patenôtres. Rien de tel. Il n’y a que les Français pour pérégriner ainsi à la remorque de prêtres ou de professeurs, prière et culture, art et foi, trallala, monopolisant des refuges entiers à l’énervement général, car ce n’est pas du tout dans la logique du chemin, du camino tel qu’il se pratique en Espagne : individualiste et solitaire. » (…) « A la fin, on se tourne vers la statue de la Vierge de Roncevaux pour entonner le Salve Regina, ce vieil « Allô Maman, bobo ! » de l’immense fatigue chrétienne, dont je comprends qu’il ait été composé à Vézelay, sur le chemin de Saint Jacques. »
On marche, on rit, on boit, on souffre, on prie. Passent les paysages, les petites mesquineries et les gens qu’on croise et qu’on recroisera. Peu à peu, on se dépossède de soi-même. On s’offre et curieusement presqu’imperceptiblement, on reçoit. Tout devient grâce.
Ce serait bien réussi, cet En avant route ! si Alix de Saint-André ne racontait pas le second pèlerinage où elle n’a plus les yeux innocents qui découvrent. Certes, il y a les paysages, mais dans un goût de déjà vu ; les landes, pays mortel d’ennui, les Pyrénées, Roncevaux qu’elle crapahute avec bonheur malgré la pluie du matin. Et là, on s’ennuie. La galerie de portraits rencontrés a perdu en férocité, en naturel. Il manque le tourbillon final qui aurait récapitulé le chemin dans la folie à laquelle l’auteur nous avait habituées. Il y a certes la belle rencontre de Pascal, un Nantais, qui voyage avec un âne, Pompom qu’Alix cherche à dompter, elle la palefrenière en chef. Mais ça ne prend plus vraiment. Pourquoi ? Je mets cela sur le compte de l’éditeur qui s’appuie sur les succès passés ou qui n’ose pas faire retravailler son auteur, ou qui n’en prend pas le temps ou qui prend cyniquement un manuscrit en se disant que cela ne durera qu’un temps.
En avant, route ! Le sujet est beau, l’auteure est sûre. Mais à trop vouloir en dire, on allonge le chemin de la liberté et celui-ci est long, trop long à s’essouffler les yeux. Dommage.
Prix Roger Nimier 2010, le quatrième décerné à une femme en quarante huit ans, ce roman est une longue adresse d’une fille à son père défunt. « Tu es mort enfin ». Car il s’agit bien d’un homme détestable qui vient de mourir. Un père tyrannique, coléreux, terrible. Elle évoque les colères : « Tes rages interminables. Incompréhensibles. Irrationnelles. Inextinguibles. Ca commence comme ça, pour un rien, une bêtise. Tu te mets à crier et ça ne s’arrête plus. Tu cries, tu hurles, tu vocifères, sans discontinuer, plusieurs jours d’affilée. Tu t’interromps pour dormir, et le matin, ça redémarre, tu es un marathonien de la colère, un athlète de l’engueulade ».
On dîne devant la télévision, on tremble devant ce type prêt à éclater pour un oui pour un non.
La fratrie, Isa, Éric et la narratrice, s’en est trouvée unie, serrée.
La narratrice, justement, trouve un livre au grenier, La Légende de la mort chez les bretons armoricains d’Anatole le Braz qui la plonge dans les mystères des âmes qui errent sur les chemins de Bretagne, entre les calvaires et les murs de granit. On a qu’une peur : celle que le père revienne hanté la famille et particulièrement la jeune femme. D’où le titre, car « le Crieur de nuit n’est pas pour les Bretons un veilleur mais un esprit torturé en forme de géant, qui hante la lande et dont il ne faut en aucun cas croiser le regard ».
Du jour de la mort à la fin du roman, il s’écoule une semaine : mise à disposition du caveau familial, veillée mortuaire au funérarium, préparation des funérailles, etc. Tous ces détails un peu sordides que l’on traverse sans émotion. Il y a cette scène terrible et finalement désopilante quand le prêtre vient demander des détails pour la messe. On choisit les lectures. Et l’homme demande des détails sur le défunt pour rédiger son homélie. Là, silence. Il demande des souvenirs heureux, des points positifs. Silence. Les trois enfants sont muets. Il faut que la mère lâche : « Il était très malade ».
C’est en effet une forme de maladie de parkinson qui peu à peu va prendre le dessus du caractère épouvantable de cet homme à coup s de sang. « C’était une folie insidieuse, tu savais donner le change, aux yeux de tous tu étais juste autoritaire, un peu caractériel. Cela te posait des problèmes dans ta carrière, tu ne t’entendais pas avec tes supérieurs, tu t’es fait licencier plusieurs fois. Mais personne n’avait compris qu’en réalité tu étais dingue, complètement cinglé, bon à être enfermé ».
Le crieur de Nuit, est le premier roman de Nelly Alard.
Constatant qu’il est plus difficile de grandir que de vieillir, malgré ce qu’on en pense, Anne Carrière écrit à sa petite fille. Ce pourrait être une lettre, c’est un roman, certainement à clefs. Les personnages sont inventés pour transmettre plus précisément la réalité, les émotions, la vie…
Anne Carrière s’invente en Mélodie : « Il ne faut pas tout dire, il faut garder des secrets pour que la vie reste une belle poésie. Je ne sais pas si je serai disponible quand tu liras ton livre », écrit-elle. Mélodie, donc est la fille d’une Diva qui ne pense qu’à sa carrière avec l’égoïsme des artistes. Son père, un jour d’anniversaire, lui offre une bouteille de vin en lui disant : « Tu l’ouvriras pour le plus grand événement de ta vie ! » Comment savoir quel est le plus grand événement : ceux qu’on désire ou ceux qui se réalisent et nous surprennent ?
Mélodie a un frère de deux ans son aîné, Stan, qu’elle aime, qu’elle admire. Elle vit chez ses grands-parents, sa mère étant toujours à l’étranger, chantant sur les plus grandes scènes lyriques. Comment se réaliser ? Oh, elle ne manque de rien sinon d’elle-même. Parce que sa mère disait qu’il « faut se conquérir pour conquérir les autres » ? Belle phrase mais qui ne convient pas à la jeune fille parce qu’elle est en butte avec la réalité parfois trop simple pour elle jusqu’au conseil qu’elle reçoit un jour : « Avant de te conquérir, tu dois apprendre à simplifier, à profiter des instants et des êtres sans te poser de questions. Les hommes ont peur des femmes trop intellectuelles. Ils sont un peu primaires ».
Amoureuse de Mathias, Mélodie apprend l’amour et son premier effet : apprendre à se connaître. « Je ne sais pas quel sera ton parcours sentimental. Je ne peux te parler que d’un parcours classique, le mien : mari, enfants. Comme les parents, les hommes ne sont pas des héros. Ne cherche pas le prince charmant, mais un homme qui soit un bon compagnon de vie ».
Quand on a traverse la vie de cette femme, la grand maternité aidant, on assiste au regard bienveillant et tendre. Elle confie : « Sois polie avec la vie, ma chérie. Parfois elle te jouera des sales tours, elle te fera la gueule, mais il lui faudra lui pardonner. Elle est comme les humains : pleine de défauts, mais elle est belle aussi, elle t’offrira des moments de grâce, de passion, de folie ».
La petite fille d’Anne Carrière est trop petite pour lire et goûter les mots de sa grand-mère. En attendant, on ne peut conseiller ce livre qu’à toutes les grands-mères qui voudraient dire à leur petite fille qu’elles sont pour elles un « Rêve de plus » ; et le conseiller aux jeunes filles qui perdraient pied à trop vouloir tout comprendre tout de suite.
Elle est pigiste, travaille dans l’édition, a la petite trentaine et ne parvient pas à joindre les deux bouts, à assurer son loyer. Est-elle marginale ? Et si elle entrait dans l’Entreprise (comme on entre en religion) pour avoir un salaire, un vrai, un fixe, des tickets restau, un 13ème mois ? Elle pourrait acheter un appartement, trouver des crédits, partir en vacances et, qui sait ? Acheter une voiture et un i-phone…
Elle intègre donc l’Entreprise, au service de la Com’ (la Communication, bien sûr) en tant que rédactrice, chargée du Journal Interne, des communiqués de presse, du site internet, sous les ordres de Catherine Parmentier, LA dircom quinqua qui règne sur son « service de bras cassés » où le turn-over fait partie du paysage. La narratrice commente : « J’avais indubitablement senti que Catherine Parmentier était ambivalente, elle voulait que je sois brillante mais elle souhaitait aussi que je ne lui fasse pas trop d’ombre. »
Tu m’envoies un mail ? est le rapport d’étonnement (pour parler comme un DRH) d’une fille normale qui assiste, défaite, au ballet des incompétents, dans l’univers des Desperate Workwifes, des hyènes : langue de bois, coups de griffes… « Quand l’arbitraire règne en maître… » écrit Emmanuelle Friedmann.
Pendant la pause déjeuner, on passe l’heure à dire du mal de tout le monde.
Le titre pourrait faire penser à un roman sur l’incarcération. La première phrase donne le la d’une tragédie : « Trois salariés sont morts au cours des six derniers mois, trois agents statutaires ayant eu chacun une fonction d’encadrement et de contrôle, qu’il a bien fallu prendre au mot par leur geste, et d’eux qui se connaissaient à peine, on parle désormais comme trois frères d’armes, tous trois victimes de la centrale et tombés sur le même front ». On est à Chinon, en bord de Loire ; la centrale est la centrale nucléaire.
Le narrateur est un ouvrier spécialisé dans les travaux en centrales. « L’exploitant, la sous-traitance, et les instances de sûreté, au total, trente-cinq à quarante mille hommes dispersés sur tout le territoire, avec des risques propres et une tournure d’esprit ». Ces risques et cette tournure d’esprit, le narrateur les vit et les subit. Ce sont des travailleurs qui s’exposent aux radiations, à des doses considérables qu’ils savent mortelles. Là, il est facile et rapide de trouver du boulot : « On pousse la porte et c’est signé. Qui n’a jamais fait ce rêve ? Après avoir jeté un coup d’œil sur les annonces affichées en vitrine, par ce seul geste exprimer sa motivation, la dame se charge du reste ». une dame évidemment pour le recrutement qui se fait quasi immédiatement. Car une centrale demande beaucoup de main d’œuvre. Une fois inscrit, on suit un stage obligatoire d’habilitation. On y arrive « disponible et vierge de doses ». Ca s’appelle « Agents SRP. Sécurité et radioprotection. Postes à pourvoir à l’issue d’un stage d’une durée totale comprise entre sept et dix jours selon les options, avec validation des acquis et délivrance d’un certificat de compétence ». Et Élisabeth Filhol de préciser : « A l’origine, ce type de formation était dispensé par le donneur d’ordres EDF, avant que le coût comme beaucoup d’autres, ne soit transféré aux sociétés prestataires. Pour le salarié dont l’employeur change à chaque nouveau chantier, une seule solution, se le financer soi-même ».Autrement dit : « EDF encaisse les profits, vous encaissez les doses, au milieu, quelques patrons de la sous-traitance tirent leur épingle du jeu et le tour est joué, les années passent, à tous ceux qui font des économies sur votre dos, vous leur donner de bonnes raisons de surtout rien changer ».
Par économie, ces travailleurs louent à plusieurs un mobile-home ; il y a Fabrice et Thierry, il y a Bernard, fils d’agriculteurs qui a commencé comme boucher-charcutier dans la grande distribution. Il y a surtout la centrale. « Impénétrable, indestructible. La centrale. Ce n’est pas qu’une question de taille. (…) Il y a le béton mais pas seulement. (…) une sensation de silence. A cause aussi du poids. Du contraste ».
Et puis, il faut y aller. Ils ont appris les gestes. Ils savent qu’ils n’ont que trois minutes chacun parce qu’exposer un corps plus de neuf minutes serait mortel. Mieux vaut se répartir les doses. Il faut descendre dans la piscine vidée pour nettoyer. On passe un premier vestiaire, on se retrouve en slip comme à la visite médicale à l’école, on passe un sas, puis le second vestiaire pour enfiler la combinaison, le heaume, les botillons en caoutchouc blanc, semelles crantées, masque à gaz. Car au fond, « ce sont les gaz et aérosols radioactifs libérés par les parois, tritium, cobalt, cesium etc. » Une défection au moment de descendre et les autres de l’équipe y resteront plus longtemps, s’exposeront davantage.
Et on assiste à des défections, « C’est un engagement massif de tout le corps contre la volonté, si tant est que la volonté, depuis qu’il est entré ici ait eu son mot à dire ».
Entrant dans la centrale, dans l’observation du narrateur, on comprend mieux ce qui s’est passé à Tchernobyl et que raconte Élisabeth Fihlol. Terrifiant. Parce qu’elle sait construire cet univers méconnu, mal connu, archi sécurisé contre les questionnements. Les travailleurs du nucléaire, silencieux et condamnés éprouvent l’esclavage silencieux des temps modernes : « On peut se tenir devant la mer, écrit-elle, on peut marcher le long de la mer, se laver de tout ça, le stress, les radiations. Non, On pourra marcher autant qu’on veut, respirer à pleins poumons, ça ne se nettoie pas. »
La centrale a déjà obtenu le Prix France Culture – Télérama.
Cortès est un auteur dramatique à succès qui écrit une pièce sur la relation entre l’économiste Keynes et l’écrivain Virginia Woolf. Il vient d’acheter un appartement au troisième étage dans un immeuble où emménage une famille au cinquième (plus clair, donc, plus vaste, plus tout ce qu’on voudra). Julien, le père, est trader et la mère, Susanna, italienne, trimballe son mal être de mère-qui-craint-mal-faire entre son psy, une certaine nonchalance et les affectueuses pensées pour son père resté dans les Pouilles.
Bien évidemment, Cortès tombe amoureux de Susanna et va lui proposer un rôle dans sa pièce, précisément celui de l’auteur de Mrs Dalloway… Mais c’est plus fin que cela. L’histoire d’amour n’est qu’un élément ; les lois de l’économie régissent le monde et les destins personnels.
« La spéculation, cet art de créer de la richesse par anticipation » permet d’amasser des trésors, mêmes humains : « Les marchés financiers canalisent nos pulsions de mort et, ce faisant, créent de la richesse, peut-on rêver plus utile socialement et plus ingénieux ? » Et au moment où nous aimons montrer du doigt les traders qui reçoivent chaque année des bonus étourdissants, on est en droit de se demander si l’on doit « renoncer à créer des richesses sous prétexte qu’il y a des perdants ? » Les lois sont implacables : on gagne, on perd. Tout se quantifie. Où est le mal à spéculer sur les matières premières dès lors que ça rapporte ? Tancrède Voituriez pousse le cynisme à nous le faire oublier.
De ce roman où s’épousent la tragédie et l’économie, le milieu du théâtre et celui de la finance, on sort un peu abasourdi, comme s’il était impossible désormais de croire en l’homme. On rit, on se régale de bien des détails savoureux, des observations fines ; on pleure aussi. On se crispe car la fin annoncée se révèle peu à peu pour marquer le lecteur durablement.
Julien s’est remis à lire : « Son imagination, longtemps comprimée par l’absence de lecture, s’empare du roman ». La nôtre aussi. Une réussite.
En Argentine, Punto Final est la loi d’amnistie qui efface les crimes commis sous la junte militaire des années 1977. Elle a été promulguée par Carlos Menem pour éviter les longs procès, les délations, l’ouverture d’archives douloureuses. Elle a été créée pour protéger les dignitaires de l’opprobre et de la justice. Aussi a-t-elle rendu le pays amnésique de sa propre histoire. Or, écrit Félicie Dubois, « nous n’oublions pas, nous ne pardonnons pas, la mémoire est la seule justice qui nous reste ». Alors, elle raconte l’histoire de Sofia, une étudiante de 22 ans, qui a grandi dans un monde surprotégé : un père militaire, une mère à l’Opus Dei, un oncle prélat qui lui faisait réciter ses prières comme à un singe savant. Et puis, au cours d’un dîner, une gaffe lui fait comprendre qu’elle a été adoptée. De qui est-elle l’enfant ?
Après quelque vingt-cinq livres, Michel Maffesoli met ici les points sur les i et livre dans ces entretiens les clefs de son œuvre et sans doute les raisons de ses engagements et de ses recherches.
Qui est Michel Maffesoli ? C’est un sociologue enseignant à la Sorbonne, fondateur entre autres des cahiers de l’Imaginaire et du Centre d’Études sur l’Actuel et le quotidien (CEAQ) qui s’intéresse à toutes ces petites choses que le savoir officiel considérait comme mineures, frivoles et peu dignes d’intérêt : la musique, l’importance du corps, le rôle de l’image et des jeux video. Sa pensée est souvent reprise voire pompée par une sociologie de bas étage qu’il combat et qu’il dénonce dans ce livre avec une virulence qu’on ne lui connaissait pas. « Vous n’allez pas vous faire que des amis », demande Christophe Bourseiller. Que lui reproche-t-on ? L’affaire Teissier, car Michel Maffesoli fut le directeur de thèse d’Élisabeth Teissier, la voyante. Et depuis ? L’opprobre : « On m’attribuait une série de qualités peu ragoutantes. J’étais tout à la fois de droite, franc-maçon, cryptocommuniste ou, pire, situationniste. On susurrait même –mais on se contentait de suggérer car cette critique n’est pas très politiquement correcte- que j’avais des mignons ; N’en jetez plus ! »
Le Trou est une petite ville du Sud où il fait si bon vivre que les vieux de l’Europe entière s’y installent pour couler des retraites heureuses.
Des jeunes ? Pascale Gautier précise : « Tous partis ! Il n’y a pas grand-chose pour eux ici. Quelques uns végètent chez leurs parents –ceux qui ne foutront rien et vivront ad aeternam aux crochets de leurs familles. Et puis il y en a parmi les toubibs, le service hospitalier, les pompes funèbres, les assurances. Ils sont minoritaires. Et ils changent souvent parce que l’ambiance de cette ville est assez spéciale ».
La Panthère est un de ces romans féminins qu’on le lâche pas. C’est l’histoire de Jeanne Toussaint, racontée par elle-même : Stéphanie des Horts utilise le Je-Narrateur et signe là un livre de pseudo confessions ou des pseudo-mémoires. Elle se glisse en tous cas dans la peau de son personnage, une héroïne du XXème siècle.
Jeanne Toussaint est née à Bruxelles, d’un père commerçant, d’une mère dentelière : sa sœur aînée, Charlotte, si aimée, fuit le foyer familial et part pour Paris. Jeanne veutla rejoindre. Le père est malade, la mère, femme glaçante et distante, s’associe à un Allemand qui devient son amant, prend de plus en plus de place dans la maison, jusqu’à abuser de la fillette. La rencontre d’un étudiant argenté et fantasque, Pierre de Quisonas permet à Jeanne de quitter son pays et d’arriver à Paris. Elle y retrouve Charlotte, devenue « cocotte ». « Horizontale tu es, horizontale tu resteras ! » Vie frivole où l’on choisit les hommes pour leur train de vie, l’élégance et le bijou qu’ils offriront en cadeau de rupture. Un aviateur, Pierre Hély d’Oisel entre dans la vie de Jeanne. Un autre Pierre, une autre promesse de mariage qui ne peut tenir. Jeanne est emmenée dans le monde, à l’opéra, dans les salons. La guerre de 14 lui enlève son baron. Elle rencontre alors son menton, Louis Cartier. Alors commence une collaboration splendide. Jeanne devient le bras droit du joaillier qui croit en son goût sûr. Les années vingt rassemblent les talents, les élégances, les légèretés : « Les courtisanes de la Belle Époque sont devenues les aristocrates des Années folles ». « L’époque est audacieuse, on n’a pas peur d’oser, ni de choquer, tant mieux, ma quête d’innovation est permanente ».
La famille Cartier s’oppose au mariage de Louis et de Jeanne. Qu’importe, elle restera 13 rue de la Paix et insufflera son talent, elle qui ne sait pas dessinée mais transmettre son goût si sûr. C’est elle, la « Panthère » qui a pour devise « Marche ou crève », qui ne desserre pas les dents même devant l’officier allemand l’interrogeant au Majestic pendant l’Occupation. « La Panthère, le fauve qui va placer la maison Cartier au-delà de ses concurrents, lui offrir sa personnalité et l’inscrire dans l’éternité », c’est elle.
Stéphanie des Horts crée autour de la Panthère un tourbillon de personnalités et de personnages hauts en couleur. On croise Cocteau, Proust, l’abbé Mugnier, les frères Cartier, James de Rothschild, Maria Felix, Coco Chanel, l’amie de cœur de Jeanne, et tant d’autres. Ce ballet croise la ronde des bijoux : « Montures insolites, juxtaposition de pierres, saphirs jaunes et tourmalines, améthystes et coraux et puis des aigues-marines, des combinaisons comme on n’en a encore jamais vues ». On apprend que le célèbre flacon de parfum Chanel N°5 reprenait la forme des flasques de vodka des troupes russes. Géniale Coco comme le fut Jeanne Toussaint.
On suit ce singulier destin au long de ces trois cents pages envoûtantes, félines, cruelles parfois, toujours tendues vers l’élégance ; une façon aussi de relire un siècle à travers l’histoire du luxe.
Benoît Duteurtre est romancier, pamphlétaire, journaliste, critique… Ce qu’on appelle un homme de lettres qui s’empare d’un sujet parce qu’il l’obsède ou parce qu’il aime y traîner. Avatar de l’honnête homme du XVIIème siècle, l’homme de lettres est reconnu pour son équilibre et la façon qu’il a de regarder le monde et non pas de s’en emparer mais de le restituer pour qu’on y trouve des raisons d’y demeurer. Ces gens là, souvent rêveurs, parfois dandies, sont assurément à décorer, en tous cas à écouter et à lire. Benoît Duteurtre a traité de la cigarette, des embouteillages, des trains, des vacances, du passé qu’on refuse de respecter en restaurant les pierres et qui quitte le champ des aspirations, que sais-je encore. Écrivain de l’effondrement ? Du délitement, plutôt.
Premier livre d’Astrid Eliard (journaliste au Figaro), ces Nuits de nocespose une vraie question sur le mariage en général et son déroulement en particulier.« J’ai toujours trouvé les mariages tristes, à cause des illusions qu’ils projettent comme les hologrammes sur les visages des gens, pour leur façon de forcer la main au bonheur », fait-elle dire à l’une de ses héroïnes.
Zola Jackson est une institutrice retraitée. Elle vit à Gentilly, quartier populaire (pour ne pas dire pauvre) de la Nouvelle Orléans, avec Lady, sa chienne, un labrador blanc. Zola a eu un fils, Caryl, qu’elle a élevé magnifiquement et qui a réussi à Atlanta où il enseignait : « Notre fils a appartenu au grand monde, pas le grand monde idiot et vain des magazines, non, le seul grand monde qui vaille, celui de la pensée, du progrès, de la création ». De qui était cet enfant ? D’un blanc.
Xavier Patier, prix Roger Nimier 2009 pour le Silence des termites (Table Ronde) livre ici une méditation, une contemplation, une promenade aussi. Chasseur, il aime cette solitude des petits matins près des marécages. Il écrit : « Le bonheur, quand j’en cherche les traces dans mon propre passé –et j’en trouve-, est moins lié à certains événements qu’à certaines atmosphères, à celle par exemple de ces matins brumeux à la mi-février qui ne sont pas encore le printemps, mais son annonce ».
Il regarde les arbres : « Ces arbres étaient beaux d’une beauté blessée, la seule beauté qui soit ». Contemplation, méditation disais-je, qui renvoie forcément à la Bible : « Il y a toujours un arbre dans les récits de conversion. L’olivier de Noé, le ricin de Jonas, le chêne de Mambré, le figuier de Nicomède, le moutardier de la parabole, les baliveaux de Saint-Hubert… » Moment de silence qui renvoie à l’éternité, parce qu’on s’abstrait de la société tumultueuse des hommes, on retrouve le temps. « Une civilisation a besoin de tout ce temps », dit-il. Et de constater : « Les fleuves, comme les forêts, appartiennent au temps de Dieu, celui qu’on mesure en millénaires ». Et, plus loin : « Chaque chose dans les bois transis recouvre sa valeur exacte, c’est-à-dire infinie ».
Xavier Patier est un écrivain de l’effondrement. Il dénonce la perte d’un monde, il regrette la fin d’une époque, il développe une nostalgie des valeurs sûres quand « les enfances étaient estivales » : « Nous devons désormais, écrit-il, fermer les yeux sur certaines laideurs, quand nous allons aux champs, de la même manière que les parisiens humilié s’efforçaient de ne pas voir les officiers allemands aux terrasses des cafés pendant l’Occupation ». Cette dernière Rêverie d’un promeneur solitaire est-elle un appel à la résistance contre l’occupation du rien, du vide ou du trop artificiel ? Elle nous emporte, un court moment, dans le silence des branches : « des heures imprécises, d’humbles lueurs de demi-saison et, dans les arbres, des anges qui se taisent ». Cette promenade hivernale donne envie de sortir de chez soi pour mieux se retrouver avec soi-même. Une invitation qui ressemble à un bijou.
Souvent, les auteurs écrivent tout, tout de suite dans un premier roman. D’autres, au contraire, gardent en eux-mêmes la part de souffrance qui les animeront tout au long de leur œuvre. Les écrivains finissent toujours par se révéler, par transmettre une clef de leur complexité, par se raconter enfin.
C’est un livre curieusement autobiographique, une histoire que Joël Schmidt porte depuis toujours : il a eu en effet une jumelle défunte à la naissance, et une Joëlle (à qui est dédié le roman) qui reste l’alter ego rêvé.
Il y a du Schöndorfer dans cette façon de raconter. Moreira, journaliste, responsable dans son journal des nécros, travaille sur l’article qui sortira normalement au décès de Charles-Elie Sirmont, ancien secrétaire d’état, figure de l’humanitaire courageux qui s’est exposé à Beyrouth, à Dubrovnik, partout où la politique semblait vaine devant la guerre si les politiques ne s’exposaient pas eux-mêmes. Atteint d’un cancer, l’homme est à l’article de la mort. Pour Moreira, il y a urgence.
Homme d’engagement et de conviction, donc. Et c’est là qu’Etienne de Montéty rejoint Schöndorfer –on pense au film L’Honneur d’un capitaine. Moreira cherche la faille, le détail où se cacherait le diable, qui nous emmène dans la guerre d’Algérie, aux pires moments où les SAS sont finalement dissous… par l’Administration française ! « Personne ne soupçonnait que la vie publique de Sirmont prenait naissance en Algérie, sur un coup de panique. (…) Il avait fait un choix et avait passé le reste de sa vie à le regretter ». Faut-il croire, comme Moreira, que « tout être est multiple » ? Or, on n’écrit pas une nécrologie sur une faille. Mais on en a besoin pour l’écrire.
C’est une histoire bien française que celle de Bernard Faÿ parce qu’elle comprend tant de contradictions, de réseaux, de personnes étrangères.
Bernard Faÿ était un intime de Marcel Proust, qu’il venait visiter la nuit, pour recueillir confidences et vues littéraires. Ami de Gertrude Stein et de son amie Alice Toklas, américanophile, professeur au Collège de France, il a tout de l’intellectuel ouvert à la modernité : « Faÿ fut un moderne, un moderniste, voire un avant-gardiste, à une époque où la subversion esthétique prospérait encore dans les salons du faubourg Saint-Germain et où le mécénat transatlantique n’avait pas froid aux yeux », écrit Antoine Compagnon.
Handicapé par une poliomyélite qui le fera boiter toute sa vie, homosexuel, éloquent, brillant, Faÿ fréquente Jean Cocteau, André Gide et toute la fine fleur de la NRF.
« La première phrase doit se lire lentement. Trop rapidement, on lirait C’est une très vieille dame Alors, qu’il fait y lire C’est une très vieille âme.
Jan Karski, de son vrai nom Jan Kozielewski (24 juin 1914 Łódź, 13 juillet 2000 Washington) est ce Polonais catholique, résistant qui, en 1942, rencontra deux juifs du ghetto de Varsovie qui lui demandèrent de porter le message de l’extermination des juifs d’Europe à l’Occident. Il peut visiter par deux fois le ghetto et même visiter un camp d’Izbica Lubebka, en endossant l’uniforme d’un gardien ukrainien.
C’est assurément une figure magnifique et un destin tragiquement étonnant ; non pas celui d’un témoin mais franchement de messager.
L’histoire se déroule en quatre jours dans l’Oise. Pablo a dix-huit ans. Adopté par des parents français quand il avait trois mois, il est un enfant autiste. « Tu étais sans garantie, pas comme chez Darty, pas de service après-vente, pas question de renvoyer la marchandise pour défaut de fabrication ». C’est une situation fréquente : un couple sans enfant décide d’adopter un petit étranger. Après un parcours du combattant, ils parviennent enfin à un orphelinat où on leur remet un bébé dont les anomalies ne se voient pas au début.
Après La Confession de Castel Gandolfo (Plon, 2008) Pietro de Pauli, pseudonyme d’un mystérieux auteur qui se cache pour s’assurer une complète liberté de parole et d’écriture, signe ce « récit » pour le moins décapant. Son héros-narrateur, Marc Belhomme, qu’on avait connu dans 38 ans, célibataire et curé de campagne (Plon, 2006) est devenu évêque d’un petit diocèse rural. Il a cinquante trois ans quand commence ce « journal » d’un évêque de campagne, qu’il va poursuivre pendant quatre mois.
Bernanos avait prévenu : « Ma paroisse est dévoré par l’ennui, voilà le mot. Comme tant d’autres paroisses ! ». C’était en 1936. Soixante dix ans plus tard, ce livre en fait écho. Évêque, Marc est passé de l’autre côté de la hiérarchie ; il accepte timidement de succéder aux apôtres, il endosse la responsabilité ecclésiale. Courageux, intelligent, homme de foi et de prière, il raconte. Son témoignage est déclenché par une probable tumeur au cerveau qu’on a du mal à diagnostiquer, et qui pousse à l’urgence.
Voici un livre réjouissant, drôle, truculent, où l’on apprend que la meilleure papillote de bœuf à la moelle se trouve aux Charpentiers, rue Mabillon ; que les angelots se cuisent en quarante cinq minutes à four très chaud ; qu’en face de l’homme qui se lance dans un barbecue, « soit on déjeune à pas d’heures, soit c’est tout cramé »… On le comprend, la farce et le rire bonhomme offrent une vision désespérée –car forcément, ça se termine mal. Est-ce si grave ? « Le Bussy-Rabutin 1959 n’existe plus ».La Marie-Chantal de Roger Nimier n’est pas loin. Comme l’a écrit un confère sur le net, « c’est un peu des Monty Python avec un zeste de grand n’importe quoi ».
A Fridières, dans le Cantal, Paul, 47 ans, agriculteur vit avec ses deux oncles célibataires et sa sœur Nicole, vieille fille. S’ils demeurent sur ce même train de vie, l’exploitation sera perdu après la mort du dernier. Et pour assurer une descendance, encore faudrait-il que l’un d’eux se marie. Les contraintes de l’élevage n’incitent pas à l’oisiveté. Le temps aura passé sans qu’on s’en rende compte. On lit chaque jour le journal, la Montagne, selon un ordre établi qui est devenu comme un rite, les habitudes ayant pris le dessus.
Paul envoie au journal une annonce : « cherche Jeune femme aimant campagne, voulant fonder foyer heureux, désirant enfants » Qui reçoit une réponse !
Un Roman français aurait pu s’intituler « Liberté », livre de la maturité venue en garde à vue.
Le 28 janvier 2008, l’auteur-fêtard-le-plus-traduit-à-l’étranger est arrêté au sortir d’une boîte de nuit, menotté et envoyé au Sarij 8, ce qu’on appelle communément « cellule de dégrisement ». « De ce petit jour date la fin de ma jeunesse interminable », écrit-il. On l’a pris en flagrant délit d’ivresse sur la voie publique au moment où il cherchait à sniffer de la coke sur le capot d’une bagnole.
Fouille, humiliations, interrogatoires, solitude, angoisse. Ils sont de plus en plus nombreux les honnêtes gens à être embarqués nuitamment dans une de ces aventures les plus sinistres, mises en scène par la bêtise administrative, organisée par un système répressif qui augure une société du zéro défaut sans défonce.« 24 heures de claustration pour une fiesta débile ? La société française devient folle ».
« Mon but n’est pas d’accabler les protagonistes mais de ranimer un moment de l’histoire », écrit Benoît Duteurtre. C’est bien dans l’enchantement de l’histoire qu’il nous remmène, dans cette France en noir et blanc qu’il affectionne particulièrement, lui, l’arrière petit fils du Président René Coty.
Dans l’Ancien Testament, le livre d’Osée se situe entre Ezéchiel et Joël, en tête du recueil des douze Prophètes. Osée reçoit l’ordre du Seigneur d’aimer une femme aimée par un autre et se livrant à l’adultère : car tel est l’amour du seigneur pour les fils d’Israël » (3, 1). On se souvient de ces sublimes versets (2, 11) : « Eh bien, c’est moi qui vais la séduire, je la conduirais au désert et je parlerai à son cœur »…
Christophe Henning reprend cet épisode sous le titre étonnant de « Il fallait Osée ». Au-delà du jeu de mots, le temps du verbe renvoie au temps ancien qui scelle une vérité : Osée était nécessaire pour qu’aujourd’hui nous comprenions…
Alors, il raconte l’histoire avec la sobriété de la prophétie.
Nous sommes en 2040, à Montpellier. « Tout a commencé à se déglinguer le 23 novembre dans la matinée ». Le gouvernement a décrété que le sport était interdit et que tous les articles de sport seraient brûlés. Il est clair que le sport attire la haine raciale, que les passions des stades sont devenues trop brutales et que la compétition internationale crée trop de différences dans un monde qui prône l’égalité. Au milieu de l’autodafé, Narcisse Mognon, le narrateur, se sépare de Sylvie.
Publié initialement au Mercure de France, Sept pierres pour la femme adultère, trente-cinquième livre de Vénus Khouri-Ghata, est un enchantement au sens premier du terme.
Cela se passe à Khouf, « un village craché en bordures du désert », « planté au sud de tous les suds ». « Khouf appartient au désert. Ses habitants ont d’autres soucis que ceux des villes qui se battent pour le pouvoir et la richesse. Eux se battent contre le sable qui envahit leurs masures, contre le khamsin qui les enferme chez eux comme des rats, contre la sécheresse qui esseule les puits. Kouf réfute les lois de la république ».
A Khouf, donc, on se prépare à lapider une jeune femme, Noor, mère de trois graçons, épouse de Moha, enceinte d’un autre, d’un ingénieur occidental venu travailler par-delà la montagne sur un barrage. L’a-t-elle violée comme on prend une chèvre ? Est-elle coupable ? Blâmable ? Une femme, une française, venue en mission humanitaire par désespoir d’une vie inutile, pour oublier un amant et la mort de son chat, ne peut pas accepter cette fatwa qui condamne Noor.
Ce long roman de près de cinq cent pages comporte bien des longueurs, des dialogues trop narratifs et des descriptions un peu hachées ; pourtant, on ne le lâche plus. C’est bien le paradoxe de cette histoire qui commence par une série d’attentats ou d’accidents, qui se prolonge dans le bureau d’un commissaire de police et qui se termine par la révélation d’un monde pourri tenu par quelques ambitieux qui pratiquent le « marketing de la confusion ».
Revenons sur les faits : trois personnes du monde des lettres se font agressées. Ils font partie d’un comité de lecture secret chargé de trouver le fond d’une librairie appelée « Au Bon roman ». Ivan Georg, libraire et Francesca, mécène, monte en effet un point de vente réservé exclusivement au roman, au bon roman, sélectionné, aimé. On y est sûr d’y trouver à tous coups le bon roman. Ils montent leur projet en sept dîners, comme les sept jours de la création, et s’installent dans le VIème arrondissement de Paris, rue Dupuytren, entre la rue des Ecoles et la rue Monsieur le Prince. Pour choisir les romans qui comptent, ils établissent un comité de sélection secret : chaque membre n’y sera joint que par téléphone portable, répondra à un pseudonyme ; le choix des livres par un comité anonyme étant le principe même du Bon Roman. C’est tout de suite le succès car la mécène ne lésine pas sur la pub pour un lancement aussipensé que fracassant et intelligent : « Au Bon Roman est beaucoup plus qu’une entreprise, c’est un mouvement ». Et la clientèle ne se trompe pas : « Au Bon Roman sont les bons romans ». Il semble que les lecteurs, les vrais, sont soulagés de cette entreprise qui change du tout-publié des grandes surfaces de la « culture ». Pour ce faire, Georg et Francesca ne rentrent pas dans le système de gestion d’une librairie habituelle : « L’importance des retours, c’est un moyen pour les éditeurs et leurs distributeurs de se faire de la trésorerie ». La misère de livre ne viendrait-elle pas d’un système de gestion ?Un succès, en France, attire les jaloux. Ce qui ne manque pas. A travers le buzz d’internet et quelques articles, l’opération est malmenée. Un article d’u certain Abéhat (pseudo, naturellement) ouvre la salve de mauvaises intentions : cette librairie empêche la diversité, le libre choix, elle dicte ses goûts : « Qui sont ces kapos qui ont le culot d’apposer ou non sur les livres leurs certificat de qualité ? » Scandale. Puis, ils en viennent aux personnes. « La femme riche, en France, est considérée comme inculte et tarte. ». Et de rechercher dans le passé de Georg ce qui pourrait écarter les clients. On ferraille dur sur internet : le tenants, les aboutissants, les partisans, les détracteurs. Jusqu’à créer une concurrence invraisemblable dans la petite rue Dupuytren.Laurence Caussé connaît bien le milieu littéraire germanopratin et plus largement parisien, celui qui tue la littérature à force d’arrogance. Elle le décrit dans ce cri contre les faux livres, les faux auteurs, les milliers de publications établies pour un « vu-à-la-télé », label essentiel des ventes. Son trente sixième chapitre est un manifeste pour le roman, la littérature, un credo du cœur : « Nous voulons des livres nécessaires, des livres qu’on puisse lire le lendemain d’un enterrement (…) Nous n’avons que faire des livres insignifiants, des livres creux, des livres faits pour plaire. (…) Nous voulons des livres écrits pour nous qui doutons de tout, qui pleurons pour un rien, qui sursautons au moindre bruit derrière nous. (…) Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent ; des livres qui nous prouvent que l’amour est à l’œuvre dans le monde à côté du mal, tout contre, parfois indistinctement, et le sera toujours comme toujours la souffrance déchirera les cœurs. Nous voulons des romans bons ».
Voilà donc un livre essentiel dans cette période où le doute est le fruit des fausses valeurs et du culte des idoles. Laurence Cossé a le courage de le dire avec la finesse de son humour. A travers le portrait du salaud qu’elle désigne en fin de roman, on pourra mettre un ou des noms. Le plus important n’est pas de se méfier des gens mais de réhabiliter le goût, le beau, le bon et le bien. Parce que la littérature est affaire de civilisation, non de société. On dit aujourd’hui que pour son trentième anniversaire, le Salon du Livre de Paris pourrait recevoir en invité la Littérature française. Que ses dirigeants lisent Au Bon Roman pour s’assurer de leur succès.
Le titre raconte tout. Le livre de Xavier Houssin n’est donc pas un roman mais le récit des derniers moments de sa mère, vécus avec elle. Rien de bien original mais forcément de singulier : on n’a qu’une seule maman et chaque être, unique, ressent à sa façon l’unique moment du dernier adieu et de la séparation. Dans un style délibérément clair qui permet sans pathos à la tendresse de se déployer au fur et à mesure qu’on avance dans le récit, le narrateur nous entraîne à épouser (le mot n’est pas trop fort) chaque personne. Il y a d’abord lui, le narrateur, jamais prénommé, fils unique et tardif d’un couple qui s’aimait. Il vient de Paris à Carolles, près de Granville, avec sa fille Marie, jeune adulte complice, voir sa mère, sa vieille maman à l’agonie. Il y a Tante Georgette, Mme Bassard (la voisine), Isabelle (l’infirmière) ; un monde de femmes qui entoure la mourante ; le docteur Turck est parti en vacances…
A partir de 1921, Max Jacob se retire à Saint-Benoît sur Loire. Il repasse de temps en temps à Paris ou à Quimper, sa ville natale. Intime de Picasso et d’Apollinaire, ayant contribué à la vie folle et créatrice de Montparnasse, il consacra auprès des bénédictins son temps à la prière, la méditation, la peinture et la correspondance. Son mysticisme vient cautériser voire sublimer une homosexualité qui l’anime et qui le morfond comme un péché toujours regardé en face sans être parfaitement assumé. De saint Benoît sur Loire, la correspondance est pléthorique : lettres à un poète, lettres à un jeune poète, nouvelles lettres à un poète… Nombreux en effet sont les jeunes artistes qui lui soumettent leurs textes : « Je ne cesse d’écrire des lettres –dix au moins par jour- tout travail suspendu ».
En 1988, la parution au seuil du Boucher propulsa Alina Reyes sous les feux du succès : toute la presse en parla, Bernard Pivot la reçut pour un Apostrophe truculent. Un grand moment pour un premier roman et une communication soigneusement orchestrée à l’époque par Denis Roche, l’éditeur d’Alina. Un « Conte de fée », dira-t-elle, qui virera au cauchemar : « Et c’est ainsi que le succès me ravit mon Epoux, à savoir mon très ancien et secret amour de la poésie, à l’entrée de la chambre de notre nuit de noces. (…) Je continuerai d’écrire, naviguant contre vents et marées à la poursuite de ma fraîcheur littéraire disparue de l’autre côté de l’horizon. » Auteur d’un livre érotique, Alina Reyes devint un écrivain érotique : une vingtaine de livres pour raconter et décrire la libération des mœurs, les folies des chairs qui se donnent. «Tout ce qui est pervers me prive de joie, je n’en veux pas. Quand j’ai écrit des perversions, dans mes livres, ce n’était jamais agréable, c’était toujours sur le registre de la dénonciation. Il ne faut pas confondre le pur et le pervers », écrit-elle.
MarcelSchneider s’est éteint un matin pluvieux d’hiver dans son petit appartement au 57 rue de Turenne dans l’immeuble en face de celui où vécut et mourut Scarron. Il avait quatre-vingt seize ans depuis le 15 août, date secrète parce qu’il n’aimait pas qu’on la lui fête.Né en 1913, il avait traversé le XXème siècle dans le kaléidoscope personnel fait de ballet, de musique, de littérature fantastique, de romantisme, de relations. Il avait adulé Marie Laure de Noailles (« elle avait un éclair de génie tous les quarts d’heure »), connu les élégances de la pensée, les raffinements du langage. Président du Prix Médicis, critique au Figaro, il était courtisé autant que craint. Pour lui, le monde littéraire était autant cruel qu’une grande famille. « C’est pour cela que nous l’aimons tant », insistait-il en souriant.Il aimait à recevoir chez lui. C’étaient des tête-à-tête où l’on causait. Ces rendez-vous se déroulaient toujours de la même façon. Nombreux élèves (il avait enseigné à Rouen puis à Paris au Lycée Charlemagne), nombreux critiques, nombreux auteurs et surtout nombreux amis venaient chez lui. Sans cérémonie mais non sans rite fait de gestes simples, de silences et de regards, Marcelvous recevait chez lui, dans son antre qui introduisait au Tramonde avec ses vanités, ses senteurs, ses formes, ses fantômes (le portrait de Martin au pied de son lit), son whisky aussi pour délier les langues. Les rideaux lourds, tirés, ne laissaient pas entrer la lumière même en été. Sur sa table, des pages écrites avec cette application scolaire et naturelle. Il s’asseyait au bureau, remplissait les verres, se tournait de trois quart, s’accoudait, semblait poser ou réfléchir.
Il se présentait ainsi au regard du visiteur qui percevait l’humeur ; légère toujours, concentrée parfois, agacée ou impatiente, selon. Il pouvait alors lancer un coup de gueule contre tel éditeur, tel journaliste, tel chroniqueur de la télévision qu’il regardait beaucoup. La politique l’assommait depuis que le Roi avait décapité un 21 janvier 1793. Puis, il allait s’étendre sur son lit. Et l’on causait. De quoi ? De Marie Laure de Noailles (sans trait d’union au prénom), de Proust, de saint Augustin qu’il lisait dans le texte, de la Turquie (qui était européenne), de Mozart et des ballets de Diaghilev… Le Name’s droping n’était que l’illustration (des images) de ce qui pourrait être cet autre monde dont il traquait les contours dans ses lectures et qui trouvait sa cohérence ailleurs ; sans doute dans la réaffirmation du sacré, d’un sacré oublié, émietté et qu’il fallait rassembler.Enseignant, critique, écrivain, il n’était pas tant un maître à penser qu’à toucher l’essentiel par effleurements. Dans la multitude des composantes culturelles (celles du passé) il accumulait les détails pour aller au fait des choses. Influences de Georges Dumézil rencontré en 1934 ? La sensualité relevait de la beauté comme l’élégance de la discipline. Ainsi écrivit-il l’Eternité fragile, quatre volumes de relations et de réminiscences, de croisements entre le réel et l’intuition de l’irréel ou bien de l’irréel et de l’intuition du réel. Etaient-ce des mémoires ? Ou l’aboutissement de son journal qu’il tenait avec une fidélité autant soignée qu’appliquée ? Ecrivain catholique, pas un catholique écrivant en tous cas. « Nous ne serons pas jugés sur la morale bourgeoise, me dit-il il y a quelques semaines, et c’est rassurant ».Il avait ses convictions mais ne s’en laissait pas conter avec cette joyeuse façon toute personnelle qu’il avait de raconter lui-même. Là s’exerçait son autorité qu’il pouvait déployer avec une singulière férocité. Il réglait ses comptes avec des détracteurs, des Trissotin et des Vadius : « Souviens-toi de ton livre et de son peu de bruit [1]». Les renvoyant à dos : « Allez, fripiers d’écrits, impudents plagiaires ! ». Chaque année en été, il recevait les ouvrages pour le prix Médicis. Il s’agaçait qu’il y en ait de plus en plus et de plus en plus épais. « Les gens s’imaginent qu’on va lire tout ça ! Or, nous ne sommes pas payés pour le faire et cela nous retire de nos écrits ! » Mais qu’il tombât sur un « bon livre » alors, il savait le défendre, jouer avec chacun et finalement l’imposer. Le moment de parler des prix ne durait qu’un temps. Et l’on passait à autre chose. Alors venaient les causeries les plus folles et les plus profondes. La mort. « Marcel, avez-vous peur de la mort ? – Et pourquoi donc ? Elle est naturelle. On sait bien qu’elle viendra et que cela se finira comme ça. La refuser serait absurde, voyons ! » Poulenc, Sauguet, Montherlant, Morand, Marie Laure de Noailles, Dumézil, …. Tous ses amis étaient morts. Il ne voyait pas de raison que cela lui échappe… Parler d’opéra l’égayait, causer de danse le charmait, s’entretenir des forces occultes du Romantisme allemand l’enchantait. Avec lui, Wagner n’était pas le chantre d’un pouvoir assassin mais un monde de rêves, de grandeurs intimes… Il en connaissait la logique créatrice.
A son enterrement, l’Officiant, un jeune prêtre de Saint-Denys du Saint Sacrement, s’excusa de ne pas le connaître. Sans doute l’avait-il croisé ? Il ignorait même la silhouette pourtant familière du lieu. Mais il avait écouté les amis et surtout il avait lu quelques livres. « Marcel, dit-il était un rêveur, ce dont nous avons grandement besoin aujourd’hui dans nos sociétés de plus en plus mécanisées ». Alors, il commenta les béatitudes : « Heureux, les faibles, ceux qui pleurent, ceux qui souffrent… » N’est-ce pas là le portrait de l’écrivain : le fragile, celui qui pleure, celui qu’on ne visite pas ? Et plus encore l’écrivain qui connaît le pauvre, le chagriné, l’exclu pour le mettre en scène et lui dire « Bienheureux ». L’écrivain, au centre des béatitudes pour une Eternité fragile. C’est sans doute aussi ce que disait Marcel Schneider.
[1] Molière, Les Femmes Savantes, Acte III, scène 4
Dominique Fernandez est au sommet de la gloire littéraire rêvée : normalien, agrégé d’italien, auteur d’une quarantaine de livres, prix Médicis (1974) pour Porporino ou les Mystères de Naples, Prix Goncourt (1982) pour Dans la main de l’ange, membre de l’Académie française. Que demander de plus ? L’unité avec soi-même. Elle doit outrepasser une fêlure plus grave qu’une plaie intérieure car elle touche à la destinée : son père, Ramon Fernandez. L'Académicien, l'écrivain, le fils ouvre ses archives pour une visite guidée dans l'histoire de la littérature du XXème siècle que l'on regarde de l'intérieur avec ses forces et ses dangers. Et c'était bien nécessaire.
Voici vingt sept portraits d’écrivain ou d’âmes d’écrivain telles que Sempé ou Zouc. Ils sont plus ou moins connus, plus ou moins vivants. Jérôme Garcin les a croisés, les a aimés. Parfois en journaliste quand il rencontre Jonathan Little ; parfois en ami quand il raconte Jean-Marie Gustave Le Clézio ; parfois en intime quand il décrit l’horrible solitude de François Nourissier qui vécut « Plus d’un demi-siècle pour aller du pays de la tristesse au canton du désespoir, via la vallée du succès ».
Jean-Noël Pancrazi aime Saint-Domingue où il a beaucoup séjourné ces dernières années. On pouvait l’imaginer dans un décor enchanteur loin des grisailles de Paris et des impasses de bureaux. Avec Montecristi, il imagine une île jumelle où tout pourrait se passer.
Antoine Sénanque est le pseudonyme d’un médecin détestant son métier et qui veut réaliser son rêve d’écrire. Son premier roman, Blouse (2004), exprimait son refus de la médecine ; son deuxième, La Grande Garde (2007), indiquait son différent avec le corps médical. Le portrait du Professeur en chirurgie vivant dans la culpabilité d’une erreur grossière et mortelle avait séduit.Avec l’Ami de Jeunesse, Antoine Sénanque revient sur ses comptes à régler avec son métier. C’est l’histoire d’Antoine de saint-Bernard, 48 ans, psychiatre très installé dans la VIème arrondissement, vivant Place du Panthéon, marié à Elisabeth, qui décide de retourner à l’université pour suivre des cours d’histoire et répondre à sa vocation profonde et toujours étouffée qu’est l’enseignement.Dans cette aventure, il embarque son vieil ami Félix, restaurateur. Le binome est drôle et fonctionne bien. Félix drague les étudiantes et copie à merveille sur son voisin pendant les examens. Antoine trouve de délicieux moyens mnémotechniques pour avaler l’histoire médiévale et les années folles ; tout en continuant ses consultations qui l’assomment. « Les vraies guérisons se passent dans les monastères, non dans les cabinets », dit-il.On comprend que le couple Antoine-Elisabeth va progressivement se tendre. D’autant que le petit frère d’Antoine, Thierry vient squatter chez eux –ce qui est déjà un sujet de roman en soi. Elisabeth, elle aussi, veut accéder à son rêve : le théâtre. Elle joue dans une troupe amateur le rôle d’Antigone et s’entiche de celui qui joue Créon.Le roman, ponctué de remarques judicieuses et jouissives, de réflexions fines, se lit bien. Mais les trouvailles ne font pas les situations romanesques et c’est dommage. On en gardera néanmoins le souvenir de scènes parfois cruelles parfois désopilantes sur le Sorbonne. L’Université, son administration et ses enseignants sont épinglés comme une caricature de Daumier, celles qui croquaient délicieusement… les médecins.
Sous la direction d’Annick Benoît Dusausoy et de Guy Fontaine
Ed. de Boech
859 p.
Notre éducation littéraire souffre dès l’école d’un esprit franco-franchouillard. On étudie Molière mais pas Goldoni ; Hugo et pas Goethe. Adolescent, on lit Gide pour l’exaltation des forces de vie, pour la puissance du désir. A-t-on lu Behmel (Allemagne), d’Annunzio (Italie), Kazantsakis (Grèce), Przybyszuvski (Pologne) qui lui sont contemporains ?Autre exemple : lorsqu’on évoque le retour du religieux en littérature dans les années Trente, on a lu Bernanos, Claudel et Mauriac. Mais T.S. Eliot ? Graham Greene, Hans Werfel (Barbara ou la piété, 1929 ; le Ciel Prévaricateur, 1939 ; le Chant de Bernadette, 1939) ? Mais aussi Edvard Kocbek en Slovénie ?Remontons dans le temps. Quand on parle de roman épistolaire, on ouvre les Liaisons dangereuses de Laclos (1782). Sait-on qu’en Russie, en 1766, Fedor Aleksandrovic Emin écrivit les Lettres d’Ernest et de Doraure, considéré comme l’invention du roman psychologique russe ?Pour remédier à ces lacunes, ce Manuel d’histoire de la littérature européenne mérite de figurer dans toute bonne bibliothèque.Un premier chapitre recense les héritages : extra-européens, gréco-latin, judéo-chrétien (avec la place centrale de la Bible et des grandes figures de l’Histoire sainte), l’héritage byzantin, celtique, arabo-andalou. Puis, on constate la circulation des textes autour d’un même genre, l’épopée. Les grandes périodes (Moyen-âge, Renaissance, baroque, Lumières, Romantisme, Naturalisme, surréalisme, …. Jusqu’à nos jours) sont évoquées dans une approche historique et comparative. Le chapitre sur les grandes figures contemporaines a été confié à Raphaëlle Rerolle, journaliste au Monde des Livres et spécialistes de la littérature étrangère. Ses fiches synthétiques permettent de situer qui écrit quoi et où.Guy Fontaine travaille depuis une quinzaine d’années à l’établissement d’un programme scolaire et universitaire commun à toute l’Europe. Ce livre en serait le manuel. Chaque chapitre s’achève par des questions très scolaires, servant de guide aux enseignants et rendant la lecture quelque peu ludique.Au-delà de l’aspect pédagogique, ce livre est tout-à-fait nécessaire aux européens que nous sommes : il ôte les œillères de nos formations hexagonales et permet d’étendre nos lectures, de mieux comprendre l’âme et les fibres d’un continent qui finalement nous habite. Indispensable.
Un roman sur un collaborateur durant les années noires de l’Occupation n’attire plus vraiment : sujet trop ressassé, trop vu, trop lu.Avec un Traître, Dominique Jamet revient sur l’histoire inspirée de faits réels. Jean Deleau a vingt ans en 1940. Il est beau, il est blond, il est intelligent (un QI à 130, notera-t-on dans le procès), fils unique d’un fonctionnaire et d’une femme qui l’aime, comme jamais une mère n’aimera jamais son fils… De cette relation tout se crée semble-t-il. Lorsqu’il est nommé à Saint-Omer, elle refuse. Elle le veut tout à elle, et qu’il reste à Neuville… Comme il parle allemand, il entre à la Kommandantur comme interprète. Ses grands parents sont Allemands, l’Allemagne remporte la guerre, propose de construire la grande Europe qui refoulera les bolchévique et le désordre hors de ses frontières… Rien d’illogique à s’énerver contre ces voyous de Français qui ne comprennent rien aux grands desseins d’un continent. Il ne s’agit plus de s’agacer mais de convaincre, de frapper, d’imposer. Deleau devient le chef de la police allemande. Interrogatoires musclés, guet-apens, mensonges, massacres, suspicions, contrôles… Et toujours le bon droit avec soi : Jean Deleau ne boit pas une goutte d’alcool, ne connait pas de femme. Et quand il se sent obligé, vis-à-vis de ses hommes de passer au bordel, il paye une jolie fille mille francs pour jouer aux cartes ou aux échecs avec lui. C’est le plus fidèle des fidèles qui obéit sans sourciller, qui fait son travail, et qui demeure à jamais le fils de sa mère.Assez rapidement, Dominique Jamet prévient que ça se finira par un procès et donc par une condamnation. L’empathie qu’il parvient à créer autour de Jean Delleau pousse la lecture jusqu’au bout, jusqu’à la fin aussi surprenante que sage. Mais la réussite de ce roman se tient surtout dans la radiographie de la France d’époque. Journaliste, il donne les faits. Conteur, il les raconte. Historien, il les place en perspective, s’appuyant sur la presse de l’époque. Dominique Jamet ne décrit jamais que dans l’action : il ne désigne pas un village ou un clocher, il fait entrer les faux FFI dans Précy-le-Sec, un 21 juillet, et on assiste aux peurs, aux délations, aux massacres. Tous les paysages, qu’ils soient ruraux ou citadins, sont imprégnés de l’esprit français, franchouillard ou franc-trouillard (marché noir, prostitution, soumissions…) avec lequel il faut composer et au sein duquel s’élève humblement des voix du courage. Une telle histoire ne se vit pas sans personnages. Et ils sont épatants : le général Krebs, les malfrats de la Collaboration (Poincheval, Lapraye, Demidov et les autres), l’abbé Legrandier magnifique. Mêmes de Gaulle et Pompidou sont parfaits de vérité. Et puis toujours Madame Deleau, la mère, sur laquelle on revient avec un certain effarement, il faut en convenir. C’est un livre nécessaire pour comprendre, pour (re)vivre cette France qu’on ne peut plus juger depuis 1953, la fin de l’épuration. On reste frappé par la maîtrise du récit et surtout la pudeur avec laquelle Dominique Jamet raconte ces moments obscurs. Massacres, tortures, violences sont vécus sans pathos ni froideur, avec une justesse de ton qui mêle la plus grande audace et la plus grande pudeur. Affaire de style, aurait dit François Mauriac.
Il s’agit du journal de Tromelin, diplomate, tenu du 30 septembre au 23 décembre 1989, au cours de la conférence pour l’information qui se tient à Londres : la dernière conférence internationale de la Guerre froide. Car entre ses trois mois, les diplomates enfermés dans un centre assistent malgré eux à la Chute du mur et voient la fin d’un régime, d’une politique, d’un monde. Pour le narrateur, la participation à cette conférence est un accélérateur de carrière. Ancien des langues O, il aspire à l’Ambassade de France à Tokyo. Il a d’ailleurs un manuscrit en souffrance sur ce pays qu’il aime. Et il s’apprête à jouer le jeu d’une énième conférence internationale : « Etre le dernier à river son clou aux autres ». il accepte : « Nous voici donc séquestrés ici tous ensemble jusqu ‘à la mi-décembre, fin prêts à nous étriper pour quelques poignées de virgules ».La vacuité du jeu diplomatique ne verra pas les changements profonds du monde… Tromelin raconte ce qu’il voit par le petit bout de la lorgnette : « Drôle d’exercice, décrire au lieu d’écrire ».Un si long rassemblement occasionne forcément des relations intimes : l’Irlandais avec la Grecque, lequel sera rappelé à Dublin par sa femme alertée par des lettres anonymes ; ou encore le narrateur lui-même avec la Yougoslave, Zorika. On mesure mal les grands enjeux ; tout semblant occupé par des petites faiblesses de diplomate… Le 6 octobre 1989, on assiste à une « somptueuse fête pour les 40 ans de la RDA » ; le 10 novembre, le mur de Berlin est détruit.On a les souvenirs du bar du pont-Royal, les lieux des diplomates-écrivains en voie de disparition dont les dinosaures se trouvent à l’Académie française aujourd’hui. On assiste aux manœuvres personnelles pour être nommé prochainement à un poste choisi et désiré (Tokyo pour le narrateur qui choisit finalement la Yougoslavie au grand dam de son interlocuteur du département).Le roman, bien mené, décrit avec précision ce petit milieu qui croit régner sur le monde ou l’administrer. Le portrait de l’observateur du Saint-Siège, Luigi Macchioli en dit long sur la diplomatie vaticane avec cette pointe de dérision qui sied au sujet de cette « Dernière conférence ».
Il faisait très froid le 15 décembre 1840 à Paris. Et la foule amassée attendait dans le givre l’événement du moment : les cendres de l’Empereur avaient quitté Saint-Hélène et cette sinistre maison de Longwood, pour trouver leur dernière demeure à l’Eglise Saint Louis des Invalides. L’épisode est raconté par Hugo dans ses Choses vues, mentionné par Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre Tombe, repris par Balzac… car ce fut un événement considérable.Ce que raconte ici Patrick Tudoret avec un respect de l’Histoire, des acteurs qui la firent et simplement du souvenir. Sans emphase, bien que le héros épique et romantique que fut Napoléon susciterait trompettes et canons, oriflammes et solennité. De la solennité ? On en a mais toujours avec le regard simple de la plume qui se veut aussi précise qu’observatrice. On n’est pas dans la vulgarisation mais dans le cortège populaire dans lequel on se fond. Serions-nous dans une France assoupie d’une nouvelle monarchie de Juillet pour que cette lente procession nous touche autant que le peuple d’alors ?On assiste à l’exhumation du corps, corps intact, semble-t-il, ou presque, à la nouvelle mise en bière, à la croisière de retour puis à la lente remontée depuis Rouen. Le bouche-à-oreille populaire convoque paysans et bourgeois sur les berges jusqu’à Paris. Et là, les vétérans, ces oubliés de l’Histoire, ne sont même pas conviés. Ils obtiendront de pouvoir suivre le cercueil et seront accueillis par des vivats, des « Vive la Grande Armée » Vive la vieille garde… Moment de retrouvailles, bien sûr, mais temps aussi de cohésion nationale. Par quel miracle ?C’est ce que Patrick Tudoret essaie de comprendre. Parce que, comme tout enfant, il fut fasciné par l’épopée napoléonienne ?Les oubliés de l’Histoire qu’on a si lamentablement traités, trouvent en ce livre l’hommage posthume. Plus encore, Patrick Tudoret réussi un numéro d’équilibriste entre l’Histoire et le récit. Il se refuse au roman historique (qu’aurait brillamment écrit un Patrick Rambaud dont c’est le répertoire) et à la vulgarisation. Il décrit sereinement un moment d’enthousiasme exceptionnel. On suit le long cortège de cette journée de décembre, on apprend mille et une choses et surtout, on ne peut que constater certains rapprochements entre la Monarchie de Juillet et une époque bling-bling dont on voudrait sortir. Ni essai ni roman ni rétrospective, la Gloire et la cendre relève simplement de la littérature.
Il y a une ambiance du parrain à la manière de Francis Ford Coppola dans la mort de Jean Montadori, maire de son village de Corse.
Il ne laisse pas d’enfant officiel mais un neveu (Philippe) et une nièce (Hélène). Au moment de mourir, il demande à voir Sandro Riucci et sa femme Adriana. Le père Riucci, le père de sandro, dit « l’Américain » avait été le bras droit dans les campagnes électorales du vieux Montadori. Sandro se présente seul, ayant honte de sa femme, jeune maladroite, ingénue, capricieuse et trop différente pour s’inscrire dans des codes sociaux qui régissent le deuil. Il s’approche de la bouche du moribond qui livre son secret. A tous, il dira qu’il n’a pas compris ce qu’on lui disait. En réalité, il a entendu ces mots fatidiques : « Tu es mon fils ». Que faire alors ? Il aimerait ne pas en parler, ne rien à demander.
Dans ses dernières volontés, Jean Montadori a voulu qu’on ressorte sa cadillac afin que Sandro la conduise pour aller chercher les « invités » aux obsèques et qu’il accompagne le cortège funèbre. La voiture est superbe, on l’imagine, et Adriana en tire de la fierté autant que Sandro de la crainte. Elle veut même qu’il l’emmène à Lunapark en baissant les fenêtres et la capote.
De remarquable, on notera dans ce roman l’atmosphère pesante, lourde de chaleur, de lumière aveuglante ; la famille qui se délite, le neveu qui prend tout en main jusqu’aux moindres détails et dont l’héritage de Jean Mantadori semble une certitude… Le couple Sandro/Adriana, la fierté et la candeur, ne fonctionne pas dans la tendresse. Il la bat, l’enferme, la séquestre, casse le dialogue par des « tu ne peux pas comprendre », s’énerve. Mais le couple existe aux yeux du lecteur et son entité est réelle.
C’est une jolie histoire corse que Marie Ferranti nous adresse de saint-Florent où elle vit, comme une carte postale.
La rentrée littéraire a fait des gorges chaudes de romans érotiques comme le dernier Catherine Millet ou celui de Christine Angot, les deux racontant des histoires vécues, scrutées, étalées au public. On aime, on n’aime pas, c’est selon.Vie érotique diffère d’abord parce qu’il y a des dessins, des silhouettes, des crayonnés comme dans un carnet de voyage, qui mettent sous les yeux la silhouette tendre d’une fille qui va devenir femme au cours du roman.C’est l’histoire d’une danseuse qui voit un homme à travers sa fenêtre. Le voisin, Philippe Rassam, est marié, installé, avocat. Les deux se rencontrent très vite après des clins d’œil exhibitionnistes. Vénus se donne à Eros qui l’emmène dans son atelier (référence à la Belle Noiseuse de Rivette ?) où il l’aime, la baise, la saute.Où il l’enferme, la séquestre. Cela ne dure que quatre jours mais le temps est suspendu car Delphine de Malherbe avec une grande maîtrise des situations quitte le récit pour entrer dans le mythe.Vénus, seule, reprend en elle tout ce que son amant lui a apporté pour le faire partager et crée une chorégraphie surprenante, sublime, folle. Elle est rousse au début mais on oublie son feu parce que l’amour la rend aérienne. La danse l’emporte sur tout pour murmurer à l’oreille du lecteur : « Sois l’amant du monde ».La voilà pleinement femme : « Elle savait que le combat féministe était une chose, que l’alcôve en était une autre ».Ceci n’est pas un roman érotique mais le roman de l’Eros, de la volonté d’une volupté non plus partagée à deux (ou à trois avec le lecteur) mais universalisée ; donnée au plus grand nombre. Et c’est très réussi : non pas jubilatoire mais libérant.26.10.2008
C’est un livre court (140 pages à peine) qui se lit lentement. D’abord parce que le récit est cousu de pièces différentes, des lettres, des missives, des témoignages de plusieurs personnes. Ensuite parce qu’il met en scène l’horreur de la peine capitale contre l’horreur de la guerre. Inspiré d’un fait réel, L’Obéissance raconte une histoire absurde. Le Maréchal des logis Préfaille est condamné à mort par la Justice belge pour avoir tué deux femmes chez qui il vivait. Nous sommes en mars 1918. La Belgique est encore envahit par les Allemands qui déploient à ce moment là des sursauts belliqueux par des offensives meurtrières.Fort singulièrement, le gouvernement Belge s’accorde avec le Gouvernement français pour faire exécuter le meurtrier par le bourreau de Paris, M. Anatole Deibler, au moyen de la guillotine. Il s’agit donc dans un premier temps d’emmener l’exécuteur des hautes œuvres, d’emporter les bois de Justice, à travers la Somme (où les combats font rage), la frontière franco-belge, et le pays de Furnes sous occupation allemande où doit avoir lieu l’exécution.On comprend qu’il y a donc une alliance secrète entre les gouvernements belge, français et… allemands ! pour l’exécution de ce pauvre Préfaille. Le convoi, mené par le lieutenant Verbrugge, est bombardé une première fois à Dunkerque, où l’on assiste à l’extraordinaire flegme d’Anatole Deibler.Lorsqu’il arrive à Furnes, qu’il parvient à organiser la cérémonie, un ultime coup de théâtre vient montrer l’absurdité de la situation. Il en résultera cependant une légion d’honneur attribuée, un mensonge magnifiquement masqué, l’honneur toujours sauf, alors qu’il eût été plus logique d’envoyer Préfaille au front se faire trouer la peau parmi les premiers. L’Obéissance est finalement un engrenage à la fois administratif, politique et militaire qui empêchera l’homme de décider mais qui permettra aussi à l’homme d’exister. Le roman pose cette question là. François Sureau la transmet avec un sens du récit, de la subtilité qui piège, sans effet de manches, sans lyrisme. Et on marche !
Les Philosophes sur le DivanCharles PépinFlammarionNévroses de l’homme occidentalIl y a toujours une certaine méfiance face aux livres qui vulgarisent la philosophie. Après le Monde deSophie de Jostein Gaarder, ou la Philosophie pour les nuls de Christian Godin, les ouvrages des profs de philo (Luc Ferry…) peuvent paraître redondants. Avec les Philosophes sur le Divan, Charles Pépin (qui enseigne notamment à Sciences Po.) fait œuvre de pédagogue autant que de philosophe.Trois philosophes entrent en psychanalyse chez Freud lui-même : Platon, Kant et Sartre.« Il n’y a de thérapie possible que chez celui qui cesse d’attribuer son mal à autrui, à la malchance, aux circonstances… qui se reconnaît responsable au sens propre – qui répond de ce qui lui arrive », prévient le psychanalyste. Les trois philosophes constitueraient la tripartition de l’esprit occidental : l’idéalisme, la morale, la liberté par le regard des autres. Ils parlent d’eux-mêmes et livrent la clef de leurs œuvres enfouie parfois dans des infimes détails de leurs vies. Charles Pépin, plus philosophe que professeur de philosophie, donne une vision incarnée et Nietzschéenne de la philosophie –ce qui l’a empêché d’allonger l’auteur de la Naissance de la Tragédie sur le divan. Il ne livre pas de concepts mais des idées d’êtres de sang, de vie, de sperme, d’histoires et de lignées que Freud va pousser à l’émotion : « C’est lorsque la parole en analyse entraîne de profondes émotions qu’elle peut induire les changements espérés », dit-il.Chacun se cherche et se découvre petit à petit. Pourquoi Platon a-t-il fuit Socrate et n’a pas assisté à sa mort ? Quel est ce rêve étrange de mer de glace qui coïncide avec la Tyrannie des Trente ? Comment a-t-il gardé le quolibet d’un prof de gym, lui qui s’appelait Aristoclès ? Kant a-t-il érigé le devoir en absolu à cause de la mort de sa mère ? A quoi débouche une sexualité refoulée par exercice purement intellectuel ? Sartre, par le regard des autres sur son allure difforme sera poussé à une liberté si imaginée qu’il semble le seul incurable de sa propre névrose. Et quelle est-elle ? La récupération de tout à son profit. Facile, après, de clamer que l’enfer c’est les autres quand on est soi-même un monstre !Freud est aussi important que les trois philosophes et ce qu’il dit de lui-même, complète le portrait de cet homme occidental que Pépin dissèque. Il vit par procuration la joie que lui transmettent ses patients. Quand ils guérissent, quand ils trouvent, il a le sentiment d’être sauvé lui-même. On entre ainsi dans quatre œuvres avec simplicité, même si on ne les connaît pas ou peu ou que les souvenirs de philo semblent éloignés. Charles Pépin fait un travail de pédagogue mais aussid’écriture pour redonner à chacun une voix singulière et réelle. Philosophe, il démontre combien l’idéalisme, la morale et la liberté absolue ne peuvent plus conduire les hommes vers une vie meilleure c’est-à-dire pleinement incarnée. Ils ont créés des souffrances, ce qui n’est assurément pas le destin de l’humanité.A ce portrait éclaté de l’homme occidental, il manque sans doute une dimension religieuse : un quatrième patient, un penseur chrétien comme Kierkegaard ou Pascal, tout aussi névrosés.En fin de compte, Les Philosophes sur le divan est la quête du salut de l’homme sans religion que propose toute la philosophie, non plus dans sa dimension prométhéenne mais dans un aspect purement et simplement humain. Et c’est réussi. Pépin conduit doucement au constat d’un triple échec et semble nous renvoyer à nous-mêmes avec cette question, toujours : quel est ton destin d’homme ?
C’est une excellente surprise que de voir Chemins de fer publié chez Fayard en 2006 republié en poche (folio), destiné, donc, au plus grand nombre. Chemins de fer est le journal (du mercredi 9 novembre au vendredi 6 janvier) de Florence, quinquagénaire dirigeant une « boîte de com’ » qui partage sa vie entre Paris pour travailler et la Marne-Champenoise pour se ressourcer. Elle aime la campagne, la solitude, les promenades. Les temps changent. La SNCF n’est plus ce qu’elle était. On ferme la ligne qui menait Florence depuis la Gare de l’Est jusqu’à chez elle. Tout se transforme. Devant sa maison, on place un réverbère (invasion de la ville…), puis des poubelles communales pour le tri sélectif, puis encore l’élargissement de la route et la création d’un rond-point.L’Etat se métamorphose. Le service public est mort au nom des chiffres. Le tri sélectif ? « Pour justifier cet effort individuel, on agite l’argument du « bien public ». En vertu d’une sorte de boy-scoutisme, la charge de travail supplémentaire consacrée par chaque citoyen à son temps-ordures est entièrement bénévole –en phase avec une société dans laquelle il faut travailler davantage et gagner moins… tout cela pour le bénéfice de l’entreprise de ramassage d’ordures dont le camion passe une fois par mois vider les containers ». Des hauts fonctionnaires se prenant pour des entrepreneurs participent à cette « économie-escroquerie » qui crée les différences, rabaisse la classe moyenne et ne considèrent plus rien qu’ à travers la quantification des choses et la rentabilité des êtres. Epouvantable. Mais, sous la plume de Benoît Duteurte, clairvoyant, synthétique, on ne tombe pas dans un pessimisme suicidaire. Au contraire, s’il vilipende le changement, il incite aussi à changer nos regards ; « Et si les gens de vingt ans préfèrent l’avenir, c’est peut-être parce qu’ils croient davantage à leur avenir. » Chemins de fer suit les sentiers sur lesquels on nous fait aller. Cette plongée dans l’hiver, plongée dans la nuit et ses mystères, suscite un sursaut de notre regard à défaut de changer le monde.
Roman épistolaire, lettres à Charlotte, une journaliste de la radio qui s’est pendue le 21 mars 2007, Lacrimosa fait revivre dans l’écriture l’existence d’une femme aimée. Sa mère la détestait, son père la méprisait. Le Docteur Dupré chercha à la soigner, lui qui vit avec Mazda, un panda… « Le suicide, cet amant dépravé qui tout au long de votre histoire n’avait fait que vous enfoncer ses crocs dans le cou et boire votre souffrance comme un vampire… » Les lettres deviennent de plus en plus délirantes et leur onirisme friserait vite l’absurde. Les réponses de Charlotte donnent la géographie du livre. Elle fut la compagne d’un auteur qui la délaissait pour son clavier et ses romans. Elle a préféré le suicide à un « mec qui s’aime à lui tout seul comme un régiments de tendrons » : « Tu as toujours été la femme de ta vie. Pourquoi en chercher une autre ? Les ménages à trois prêtent à rire, et ils sont déprimants comme des partouzes ». Deux-cent trois jours avant le suicide, n’étaient-ils pas partis pour Djerba et n’avaient-ils pas vécu un intense moment de bonheur ? Mais Charlotte accuse : « Tu traînes la métaphore comme tu traînes la patte (…) Sache que la littérature doit avoir en toute circonstance l’élégance de plaire.Plais, mens, il faut bien mentir pour plaire ».Alors, ce séjour à Djerba ? « Encore un souvenir inventé. Je vous en demande pardon. J’ai l’habitude de faire de ma mémoire un rêve, une distraction, une farce ». Il lui écrit « Chère Charotte ». Elle lui répond « Mon pauvre amour ». Et au fil des pages, « pauvre » devient de plus en plus vrai. Et c’est elle qui parle ! « Et tu as fait de moi un procédé romanesque » (…) Tu ne sais pas raconter le bonheur, c’est bien là ta médiocrité ». C’est peut-être là le pire reproche qu’on puisse faire à un romancier contemporain qui cherche à sortir de l’injonction balzacienne : « il n’y a pas de littérature heureuse ». Charlotte jouait de la clarinette, puis voulut écrire un livre sur la musique ; donc, vendit son instrument pour acheter un ordinateur portable…Pourquoi s’est-elle suicidée ? On dira qu’elle n’a pas supporté d’être larguée par un amant. Qu’a-t-elle à dire ? « Oublie-moi de temps en temps, ça te reposera. Tu m’oubliais si bien avant que je ne me pende ».Deux voix, deux tons, de sexes, un duo. Un requiem en réalité qui donne à Charlotte la consistance d’une femme vivante. Parce que la littérature est morte ? « Tu traînes la métaphore comme tu traînes la patte »… Un couple qui ne lasse pas d’interroger.Ce qui est un signe de réussite.
Avec ce dix-huitième titre, Benoît Duteurtre ne signe pas vraiment un roman mais un ensemble de chroniques unies par le destin d’une famille, la sienne, unies à celuid’Etretat.Arrière petit fils du Président René Coty, petit fils du député du Havre, Benoît Duteurtre a de quoi raconter. Il cède moins au récit qu’à la transmission de sensations et de sentiments collectés et méticuleusement décrits : le bain de mer de 13 heures, les couleurs changeantes des ciels cauchois, la bonté des galets (« Le galet veille paternellement sur nos rivages »).Trop jeune pour écrire ses mémoires, Duteurtre développe cependant l’expérience d’un regard aiguisé qui décrypte la belle époque, qui trouve des signes, des clés sans jamais chuter dans le tout-fout-le-camps-ma-pauv’-dame. « Derrière ce rivage de bric et de broc, se prolongent des histoires pleines de sous-entendus ; et je ne connais rien de plus fascinant que ce mélange de beauté immuable et de transformation du monde », conclut-il.L’héritage de René Coty s’est éparpillé comme les galets de la plage : des souvenirs, des cadres, des photos dispersés après la vente de la Ramée, la propriété de famille. Tante Laurence, la nièce, y fit remplacer les volets de bois par du PVC : « Avec ses volets en plastique, la Ramée semblait contaminée par une modernité au rabais, en attendant un nouveau propriétaire ». Changement d’époque : « La notion même d’entretien devenait problématique dans une économie fondée sur le remplacement systématique de tout objet défectueux par de nouveaux matériaux normalisés ». Qui a fauté pour que la statue du Président de la République s’effrite avec le temps ? Est-ce sa fille, la grand-mère du narrateur, qui fausse la mémoire et qui, costumée en Père Noêl, reproche à ses petits enfants d’oublier le « grand homme » ? Est-ce l’époque qui fait qu’ un « président de la république en Ray-Ban ressemble étrangement à un voyou de banlieue » ? Est-ce l’Histoire : de Gaulle demandant à Coty de lui laisser la place avant l’échéance de son mandat ; Coty recevant François Mitterrand pour lui demander ce qu’il en pense ? Benoît Duteurtre n’est pas l’auteur du ressentiment : il observe, décrit, transmet. Un écrivain. « Serais-je ce naïf passant chaque été à la recherche d’un mirage ? Ce pauvre type cultivant l’idée du déclin pour se persuader qu’il possède un passé ? » Un « fils spirituel d’Alphonse Allais ? »Il y a un certain envoûtement à cultiver la nostalgie des charmes. Sans jamais poser, Benoît Duteurtre se place en écrivain de l’effritement. « Dès le début de mes études, je me suis efforcé de vivre comme le rentier que je n’étais pas. (…) Ainsi s’est précisé le mélange qui fait de moi un snob (j’aime être l’intime des stars, j’adore les belles demeures et les privilèges) et un garçon charmant, aussi heureux de prendre l’apéritif avec sa concierge ».C’est une ode à la bourgeoisie décomplexée parce qu’engloutie par ces temps nouveaux qui engendrent des fortunes sans passé, ses clans sans secrets de famille. « Quand j’avais quinze ans, la question de la bourgeoisie se réduisait à l’insulte petits bourgeois, résumant tout ce qui peut se concevoir de soumis, d’étriqué, de mesquin. (…) Il m’a fallu des années pour comprendre que cet exécrable monde bourgeois –« grand » ou « petit »- avait curieusement engendré la plupart des artistes que j’aimais. (…) Ses enfants les plus brillants ont combattu sans relâche l’étroitesse d’esprit dont ils devaient s’affranchir pour déployer leurs talents d’artistes ou d’inventeurs ».On a bafoué la bourgeoisie, la plage, les maisons de famille, la religion même. Les pages sur l’évolution de la manécanterie Saint Thomas d’Aquin sont délicieusement cruelles sur le glissement du grégorien à John Littleton ; le passage de l’orgue à la guitare ; du chœur de garçons en aube à la mixité : « la manécanterie détournée de sa forme originale perdit rapidement toute raison d’être ».Que faisons-nous de nos héritages ? Dans l’impossibilité de les cultiver et si l’on n’a pas le talent de Benoît Duteurtre, il reste à cultiver son regard, les pieds dans l’eau, non plus dans l’attente du déluge mais dans « une autre façon d’être heureux ».