Zola Jackson Gilles Leroy Mercure de France 2010. Zola Jackson est une institutrice retraitée. Elle vit à Gentilly, quartier populaire (pour ne pas dire pauvre) de la Nouvelle Orléans, avec Lady, sa chienne, un labrador blanc. Zola a eu un fils, Caryl, qu’elle a élevé magnifiquement et qui a réussi à Atlanta où il enseignait : « Notre fils a appartenu au grand monde, pas le grand monde idiot et vain des magazines, non, le seul grand monde qui vaille, celui de la pensée, du progrès, de la création ». De qui était cet enfant ? D’un blanc.
« Un jour, Aaron a pris l’escalier grimpé les trois étages qui nous séparaient : « Miss Zola, vous n’allez pas rester fille mère comme ça toute votre vie. Ce n’est bon pour personne. Épousez-moi. Votre enfant deviendra le mien (…) Et je vous promets d’élever votre fils avec l’amour et la grande innocence qu’il faut ». C’est ainsi que Zola épousa Aaron et qu’ils constituèrent une sorte de nouvelle Sainte famille à la Nouvelle Orléans. Aaron, d’ailleurs, quittera le roman comme Saint-Joseph sort des évangiles ; par la petite porte du silence. Caryl vient pour les fêtes avec Troy Machinchose, que Zola Jackson admet comme un collègue de son fils, se refusant à accepter qu’il en est l’amant. Quel amour saura triompher de l’autre ? Tel pourrait être le sujet simplifié à l’extrême de ce roman. 1994, 1995, 1990, des événements racontés dans une chronologie brisée, qui se ressemblent, qui font croire que la vie toujours reprend le dessus. Des événements ? Des tempêtes plutôt, les typhons et ouragans qui dévastent la région. Et en août 2005, on annonce Katrina. Ceux qui peuvent fuir, quittent le quartier. La vieille Zola Jackson demeure avec Lady. Elles en ont vu d’autres ! L’institutrice suit les conseils que proférait jadis Aaron puis Caryl : elle bloque les issues, clou des planches sur les fenêtres. Elle se protège comme elle peut. L’eau monte et les emprisonne dans le grenier. Gilles Leroy excelle dans la description de l’Apocalypse, quand aux bourrasques succèdent les rats, les serpents, les alligators. On voit le corps d’un homme flottant sur le ventre, les bras en croix et qui pénètre doucement par la fenêtre de la cuisine, on voit celui d’un enfant, quand l’eau descend, accroché aux griffes d’un arbre. On est dans l’horreur de la menace de l’eau qui monte, du vent qui emporte les toits et tord la ferraille des murs. Zola Jackson ne s’occupe que de Lady. Elle ne se rebelle pas ni contre les éléments ni contre les hommes : « Quarante ans plus tôt, déjà, quand le monstre s’appelait Betsy, ils avaient dynamité les digues à l’est afin que l’eau n’inondât pas le Quartier français et les immeubles d’affaires en se répandant dans les quartiers pauvres. » Viendront les secours, parce qu’ils viennent toujours, n’est-ce pas ? Tout s’arrange toujours pour Zola Jackson. On assiste à l’aide internationale, à l’arrivée des bénévoles et à la ronde des hélicoptères : « Dans le ciel, ils sont arrivés par dizaine et ils ont tourné, de midi à minuit, des hélicoptères venus non pas pour nous sauver mais plutôt pour assister à notre fin : il faut croire que n’importe quelle chaîne de télévision, fût-elle à l’autre bout du pays était assez organisée et riche pour voler jusqu’à nous et réussir là où le gouvernement de la première puissance du monde échouait ». Voilà en effet le voyeurisme mondial à pied d’œuvre. Où l’on voit Sean (Sean Ken), l’acteur hollywoodien venu avec des cuissardes chercher une enfant chez les voisins et l’emporter sur un beau bateau blanc devant les caméras des Journaux télévisés. Le cynisme des hommes est à la mesure de la violence du cataclysme : eau qui monte, déluge absurde qui noie et détruit ce monde inique, du moins sa part inavouable qu’est la pauvreté. Ici patauge cette vieille dame fidèle à sa chienne jusqu’à refuser les secours pour n’en être pas séparée. Fidélité à l’animal, à la maison, aux souvenirs de son fils et d’Aaron : fidélité à elle-même qu’elle résume en une magnifique prière : « Mon enfant, on dirait que c’est l’heure. L’heure de te rejoindre, et je ne l’ai pas volée. Ca fait peur. Ca fait un bien fou. Délivre-moi, mon fils, délivre-moi du mal, délivre-moi de mes péchés, libère-moi de la peur, pardonne la bêtise, pardonne la jalousie, délivre-moi du poinçon de la haine, délivre-moi du goût amer des passions tristes –libère-moi de mon amour pour toi, délivre-moi. » Gilles Leroy dépasse l’empathie : on est Zola Jackson dès la première phrase : « J’aime ça ». Tout est perçu sans révolte ni fatalisme dans l’épaisseur du réel vécu, voulu ou subi. On ferme le roman en ayant une amie de plus, Zola Jackson, femme qu’on aime et qui dépasse l’imaginaire pour prendre la consistance d’une vraie personne. Au-delà, ce roman trouve une terrible actualité avec le tremblement de terre en Haïti. Les images que l'on voit en boucle sont celles de Zola Jackson. Comme si les mots de Gilles Leroy étaient prémonitoires. N'est-ce pas le rôle et la fonction de la littérature, qui dépassent leur auteur? Alors, rien n'est gratuit et les phrases se gravent dans la destinée collective. Cette écriture a l'épaisseur du réel, et le mystère du destin. Zola Jackson prend la force de cette bourrasque. Elle trouve son achèvement dans une tendresse absolue mais qui, signale Gilles Leroy, est une « issue provisoire ». L’énergie humaine dépasserait-elle la puissance des cataclysmes ? Rien n'est jamais figé. L'écrivain le sait. |